Pierre Gagnaire

Cas d'étude

Salle du Comptoir de Pierre Gagnaire au Capella Shanghai
Pierre Gagnaire

Shanghai · Gastronomie

En 2025, le directeur général du Capella Shanghai nous transmet une demande de Pierre Gagnaire : il souhaite que la musique du Comptoir se rapproche davantage de ses goûts.

Quelques semaines plus tard, nous le retrouvons à l’adresse de son restaurant parisien, rue Balzac, dans le huitième arrondissement. Pierre Gagnaire nous parle de musique, bien sûr, revenant plusieurs fois à la playlist qu’il garde dans son téléphone, celle qui voyage avec lui.Éric regarde les œuvres défiler sur l’écran.

Capella Shanghai, Jian Ye Li

Notre histoire avec Capella Shanghai commence en 2017, dès l’ouverture de l’hôtel dans les maisons shikumen de Jian Ye Li. Ces demeures des années 1930 portent encore le dialogue ancien entre Shanghai et l’Occident ; restaurées au cœur de Xuhui, elles gardent leur mémoire tout en appartenant pleinement au présent. Depuis l’ouverture, Music Eye View accompagne musicalement les espaces de l’hôtel, dont Le Comptoir de Pierre Gagnaire.

La demande formulée en 2025 change la nature de notre écoute. Il ne suffit plus de connaître le lieu : la musique doit désormais se rapprocher de la personnalité qui lui a donné son nom.

Nous connaissions la cuisine de Pierre Gagnaire. Rue Balzac, nous découvrons un homme d’une grande douceur, traversé par un humanisme qui se perçoit sans jamais s’énoncer. Il écoute avec attention, laisse les mots venir, accueille les détours de la conversation ; l’œil frise, l’humour affleure, une anecdote en ouvre une autre. Pierre Gagnaire parle de cuisine avec poésie, mais la poésie, chez lui, déborde largement la cuisine : elle habite sa façon d’évoquer une chanson, une rencontre, un souvenir, parfois presque rien.

Sa cuisine lui ressemble. Elle garde le goût de la surprise et cette liberté qui déplace légèrement ce que l’on croyait connaître, sans jamais rien brusquer.

C’est cette présence que la musique du Comptoir doit pouvoir laisser entendre à Shanghai.

Ce que la mémoire retient

Le comptoir de Pierre Gagnaire

Le téléphone de Pierre Gagnaire revient plusieurs fois entre nos mains et les siennes. Sa playlist ressemble à une liste à la Prévert : des œuvres venues d’époques et d’horizons différents, celles qu’il emporte avec lui, celles auxquelles le temps a donné une place particulière et qui composent, par touches successives, une mémoire très personnelle.

À mesure qu’elles apparaissent, nous entendons une sensibilité : le goût des mélodies, des voix proches, d’une mélancolie légère qui sait rester lumineuse.

Éric écoute avec ce plaisir très particulier qui précède les plus belles recherches musicales : imaginer l’œuvre que Pierre Gagnaire ne connaît pas encore, celle qui pourrait entrer naturellement dans son paysage sans rien y déranger.

L’idée est simple : enrichir sa playlist personnelle, lui faire découvrir des artistes et des mélodies qu’il aurait envie de garder près de lui ; laisser cette même musicalité quitter son téléphone, traverser la distance et trouver sa place auprès des invités attablés au Comptoir.

Durant près de deux mois, nous échangeons des idées et des playlists. Pierre Gagnaire écoute, répond, commente. Certaines œuvres restent, d’autres appellent une nouvelle recherche. La conversation continue par la musique.

Le plaisir de faire découvrir devient notre boussole

Vers de nouveaux horizons

Nous partons de la playlist personnelle de Pierre Gagnaire, de nos discussions, de ce que ses choix laissent entendre au-delà des décennies. Il ne s’agit pas d’en reproduire les contours, mais d’en prolonger la sensibilité.

La musique du cinéma français des années 1970 ouvre un passage naturel. Philippe Sarde y trouve sa place : ses partitions savent faire tenir ensemble la retenue et le lyrisme, la mémoire et le trouble, avec une élégance qui traverse le temps.

Autour de cette matière apparaissent Airelle Besson, Birds on a Wire et de jeunes artistes francophones. Les générations cessent de n’être que des dates ; elles se répondent par les timbres, les inflexions, les manières d’habiter une mélodie ou de laisser respirer une phrase musicale.

Plusieurs de ces œuvres sont inconnues de Pierre Gagnaire. Elles lui plaisent, simplement. Une mélodie nouvelle prend place auprès d’une musique aimée depuis longtemps avec suffisamment d’évidence pour que la découverte ressemble presque à une retrouvaille.

Le territoire qui se dessine reste profondément lié à sa sensibilité tout en pouvant vivre loin de lui.

À Shanghai.

De Paris à Shanghai

Variations et nuances

La journée du Comptoir se compose de deux couleurs musicales. Le matin, de 6 h à 11 h, puis au tea time, de 14 h à 18 h, la chanson francophone accompagne les heures les plus claires. Au déjeuner, de 11 h à 14 h, comme au dîner, de 18 h à 22 h, prend place la programmation signature née de nos échanges avec Pierre Gagnaire.

Petit-déjeuner

Alex Beaupain, François Atlas et Barbara Carlotti donnent aux premières heures une chanson française claire, où les mots semblent arriver avec la lumière.

Déjeuner

Birds on a Wire, Chilly Gonzales et Ibrahim Maalouf font voyager la mélodie entre la voix, le piano et le souffle du cuivre, sans perdre l’intimité du Comptoir.

Tea Time

Avec Alexia Gredy, Barbagallo et Cascadeur, l’après-midi prend un détour plus rêveur ; la chanson se décale légèrement, juste assez pour changer la lumière.

Dîner

Le soir, Jay-Jay Johanson, Kza et Philippe Sarde laissent entrer une élégance plus nocturne ; le cinéma n’est jamais loin, la mélodie non plus.

À mesure que l’écoute avance, les références comptent moins que la continuité sensible qui les relie : choisir une œuvre pour ce qu’elle porte, l’associer à une autre parce qu’elle partage avec la première une parenté parfois difficile à nommer, mais immédiatement perceptible.

Depuis une table du Comptoir, nous voulons que cette succession conserve une intimité, comme si Pierre Gagnaire lui-même avait choisi les disques. On pourrait presque l’imaginer prenant un vinyle, le posant avec soin sur la platine, laissant la musique entrer dans la pièce avant de tendre la main vers le suivant.

Cette image n’appartient qu’à nous ; la sensation qu’elle porte est exactement celle que la programmation cherche à préserver.

Associer c’est enrichir

Le voyage se poursuit

La programmation plaît beaucoup à Pierre Gagnaire et trouve aussi sa place à Shanghai.

Nous en sommes simplement heureux.

Pour nous remercier, Pierre Gagnaire nous invite à déjeuner dans son restaurant de la rue Balzac. Le repas possède cette même finesse que sa conversation : de la précision, de la douceur, une liberté qui ne cherche jamais l’effet et laisse à l’émotion le temps d’arriver.

La musique revient naturellement. Pierre Gagnaire raconte des rencontres avec des musiciens célèbres, des souvenirs, des anecdotes accumulées au fil des années ; le sujet voyage, revient, bifurque, et nous retrouvons cette poésie très personnelle qui avait marqué notre première conversation.

La programmation de Shanghai existe déjà. Rien n’est plus à décider. La musique peut rester là pour ce qu’elle est aussi entre nous : un plaisir partagé, une manière de faire circuler des œuvres et des histoires, de prolonger une conversation.

Commencée à Shanghai en 2017, cette histoire nous conduit, en 2025, jusqu’à la playlist que Pierre Gagnaire garde dans son téléphone ; de cette playlist vers des œuvres nouvelles ; de Paris jusqu’à Shanghai.

Le soir, à Shanghai, lorsque les titres de la playlist se succèdent, leur ordonnancement garde peut-être la trace du geste initial : choisir une œuvre pour une personnalité, avec l’espoir très simple qu’elle lui fera plaisir.

Nos échanges continuent …

« En cuisine comme en musique, l’envie est de donner de l’émotion. »

Pierre Gagnaire