Vianney Massot

Cas d'étude

Terrasse du Black Swan Beijing face à un jardin paysager et un bassin
Vianney Massot

Pékin · Gastronomie

Le jour, la lumière glisse sur des courbes d’un blanc presque irréel.

La nuit, une autre identité se révèle : le Blackswan. Le chef Vianney Massot en parle comme d’un lieu vivant.Un lieu qui se métamorphose au fil des heures.La musique devait en suivre le mouvement, en prolonger la lumière, en révéler les profondeurs à mesure que le jour s’efface.

Blackswan Beijing

À Pékin, on entre chez Vianney Massot par un musée. Deux étoiles Michelin distinguent aujourd’hui Blackswan.

Blackswan occupe le premier étage du Luo Hong Art Museum. Derrière les baies vitrées, le jardin prolonge le regard : l’eau, les arbres, les carpes koï, les cygnes qui glissent réellement devant la salle. À l’intérieur, Chris Shao a retenu du cygne moins sa silhouette que son mouvement.

À l’origine du projet se trouve Swans, une œuvre de Gary Hume. Des lignes continues s’y croisent, se frôlent, s’enlacent jusqu’à faire apparaître les oiseaux. Cette idée d’une forme transformée par la lumière traverse tout Blackswan.

Dans la culture chinoise, le cygne blanc porte un imaginaire de pureté, de noblesse et de fidélité ; le cygne noir, beaucoup plus rare, dit l’exception. Le jour éclaire les volumes, les blanchit presque jusqu’à l’irréel. Le soir approfondit les mêmes lignes, assombrit les matières, donne au noir une présence nouvelle. Le restaurant ne change pas de décor : il change d’état.

C’est devant ces images que Kubrick nous est revenu. 2001 : l’Odyssée de l’espace. Ce rapprochement n’appartient qu’à nous. Il ne raconte pas le travail de Chris Shao ; il raconte notre première émotion devant le lieu : cette blancheur immaculée, ces courbes, cette impression d’espace suspendu quelque part entre architecture et silence.

La lumière donne le premier mouvement musical.

Si loin, si proche

Blackswan nous est arrivé porté par un nom qui nous était déjà familier : Joël Robuchon. Vianney Massot avait été sous-chef de La Grande Maison à Bordeaux. Music Eye View avait accompagné cette adresse, comme plusieurs autres maisons Robuchon. Bien avant Blackswan, nos trajectoires avaient donc frôlé les mêmes lieux.

La musique de Blackswan est née dans un geste de confiance absolue. Sa cuisine porte sa signature ; il nous laissait en chercher la signature sonore. La liberté était entière, et avec elle cette exigence : faire entrer la musique dans le lieu avec assez de justesse pour qu’elle paraisse y avoir toujours été.

Tout s’est ensuite écrit à distance. Les voix, les images, les mots ont suffi à donner au travail sa proximité. Vianney nous a laissé aller jusqu’au bout de cette lecture, sans en retenir le geste, sans en déplacer l’intention. L’identité sonore a ainsi grandi dans la continuité de cette confiance, jusqu’à trouver sa forme entière.

Quelques jours avant la grande ouverture, pendant les répétitions, la musique rencontre enfin Blackswan. Pour la première fois, ce qui avait été imaginé à distance prend place dans les volumes, les lumières, les gestes du service. Vianney l’adopte ainsi, dans son intégralité. Ce que nous avions imaginé prend soudain corps autour de lui.

À cet instant, la musique entre dans la matière même de Blackswan : elle se mêle à la lumière, aux gestes, aux saveurs, aux silences, et devient l’une des présences qui composent le lieu.

La confiance devient matière.

Cygne blanc, cygne noir

Chris Shao fait courir la présence du cygne à travers Blackswan. Elle apparaît dans les courbes, les plafonds sculptés, la continuité des lignes et la manière dont les matières accueillent la lumière. Pierre, plâtre, velours et métal composent un paysage intérieur à la fois précis et mouvant.

Au-delà des baies vitrées, le jardin poursuit cette écriture. L’eau, les arbres, les koïs, les cygnes eux-mêmes prolongent le geste architectural jusque dans le vivant. Le regard circule d’une matière à l’autre, d’un reflet à une courbe, d’une présence à une autre.

Les heures déplacent encore le lieu. La clarté du jour étire les volumes, adoucit les surfaces, donne au blanc une présence presque irréelle. Le soir descend lentement dans les mêmes lignes ; les matières se creusent, les ombres gagnent du relief, le lieu prend une profondeur nouvelle. Blackswan se transforme sans jamais perdre son fil.

La cuisine de Vianney Massot habite cette même continuité. Elle avance par précision, par équilibre, par attention portée à ce qui demeure parfois à peine visible. Les gestes du chef, les matières de Chris Shao, la lumière qui change : tout participe d’un même langage.

La musique devait trouver sa place dans cette respiration. Porter la légèreté sans la dissoudre, accompagner la profondeur sans l’alourdir, laisser aux silences leur espace, puis suivre le lieu lorsqu’il glisse doucement du blanc vers le noir.

La matière devient mouvement.

En apesanteur

Blackswan se déploie en trois présences. Le restaurant porte naturellement le versant du cygne blanc. Le bar accueille la profondeur du soir, le cygne noir qui apparaît peu à peu lorsque la lumière se retire. La Library, nom donné à la Table du chef, resserre soudain l’échelle : quelques convives, Vianney tout près, une conversation plus intime avec le lieu.

Restaurant

Au restaurant, Air, Cascadeur et Tao font entrer l’électronica dans un état presque suspendu. Les textures respirent, les voix semblent s’éloigner du sol, la pulsation garde assez de souplesse pour laisser l’espace ouvert. La musique prolonge cette sensation de légèreté qui nous avait saisis dès les premières images de Blackswan.

Library

Dans la Library, Goldmund, Philip Glass et Víkingur Ólafsson déplacent cette suspension vers le piano, la répétition, l’espace entre les notes. À quelques convives de Vianney, l’écoute se resserre ; chaque motif gagne en proximité, chaque silence en présence. La musique devient plus nue, presque tactile.

Bar

Au bar, Freedom Fry, Napkey et Weekend Affair font entrer une énergie plus franche. Cette scène électro-pop française, volontiers anglophone, porte le soir vers un mouvement plus vif, plus direct. Quelque chose de la culture de Vianney affleure là, dans un langage pleinement contemporain ; le cygne noir gagne en pulsation et conserve son élégance.

Après le cygne, le loong.

De Blackswan à Loong Bar

Un autre nom est entré dans nos conversations : Loong Bar Beijing. Vianney nous y a conduits.

Avec Loong Bar, il fallait oublier le cygne et entrer dans une autre mythologie. Le loong, le dragon chinois, porte depuis des siècles un imaginaire de puissance, d’autorité et de bon augure. Jusque dans ses griffes, son image a pu dire le rang : dans l’iconographie impériale, cinq griffes appartiennent au vocabulaire de l’empereur et de la famille impériale ; quatre apparaissent notamment dans les représentations liées à la noblesse et à certains rangs de cour ; les formes à trois griffes se rencontrent dans des usages plus éloignés de cette sphère impériale.

Derrière une figure que l’on résumerait trop facilement au mot « dragon » se déploie tout un langage de signes, de préséances, de récits et de symboles.

C’est dans cette matière que nous sommes entrés. Blackswan nous avait conduits vers la lumière, le blanc et le noir, le passage d’un état à l’autre. Loong Bar ouvrait un autre monde : celui d’une créature liée au ciel et à l’eau, à la force, au pouvoir, à la chance, mais aussi à une iconographie dont chaque détail peut compter.

La musique devait repartir de là.

Deux projets sont aujourd’hui nés de cette relation. Des voix, des images et des musiques ont traversé les milliers de kilomètres qui séparent Paris de Pékin.

L’écoute recommence ailleurs.

« Apporter au convive, de la manière la plus simple, le souvenir le plus profond. »

Vianney Massot